Présentation
Depuis presque une cinquantaine d'années (j'ai commencé en 1976), j'ai fait le choix de me consacrer exclusivement à la photographie. J'ai opté très rapidement pour l'utilisation d'une chambre grand format 4 x 5 pouces puis 5 x 7 pouces, ensuite 8 x 10 pouces et enfin 11 x 14 pouces ; cela m'a donné la possibilité de créer à part entière une photographie personnelle.
La première photographie date de 1976 et représente une algue laminaire. La beauté, la matière, la forme et la lumière me permettent d'évoquer le rapport au temps qui concrétise la condition humaine. Le dialogue entre l'éphémère (le temps) et l'irréel (l'intemporel) se révéla de manière évidente. Une autre révélation fut très importante pour mon travail ; lors d'un séjour de trois mois en Islande en 1982, j'ai gardé la rencontre avec le paysage comme étant le miroir inversé de ce que j'étais. La lumière mystique qui inonde et illumine ce lieu m'a bouleversé.
Cette quête m'a poursuivi toute ma vie. J'ai pris conscience que l'apparition transfigurait le visible. L'extraordinaire émergeait de l'ordinaire. Le sublime n'étant que l'inouïe du réel. Nous restons dans le connu mais avec un trouble. Le fantastique n'est intéressant que vraisemblable. La bascule se fait naturellement, sans artifice. Le mystère s'opère et d'une vision banale, nous entrons dans une dimension autre. On peut la qualifier de spirituelle. Elle n'est pas de l'ordre du religieux, mais simplement de l'aventure intérieure. Ce qui crée le merveilleux de cette démarche, c'est qu'elle se reproduit à l'infini, si l'on est disponible pour l'accueillir.
Je préconise un abandon personnel, une démarche qui va vers l'épure, le rien. De cet état l'on peut percevoir tous les possibles de la vie. Un peintre chinois de l'an mille - tous les jours, toutes les saisons, il se rend devant le même paysage. Cela dure ; un jour il est prêt. Il peint de manière fulgurante mais de dos. La connaissance intime du cycle des choses le porte à agir, sans retenue, sans effet, sans prétention. Le souffle de la vie l'accompagne et lui promet de réaliser avec justesse, précision la totalité de la vision.
Tout cela demande beaucoup d'énergie, d'abnégation, de doute, de tâtonnements dans sa propre nuit, mais cela vous enrichit, vous nourrit et vous permet d'être vous-même.
Pour moi, la vie artistique est une initiation à soi-même, aux autres, à la vie.
Il est important d'associer une technique à la vision. Sans technique la vision s'appauvrit. J'ai fait le choix d'utiliser depuis toujours différents formats de chambre photo : 4 x 5 inches, 5 x 7 inches, 8 x 10 inches, 11 x 14 inches.
La chambre photographique remplit son rôle : accompagner le cheminement intérieur du photographe, non pas la manière de photographier, mais ce qu'il faut photographier. Le fait que l'on voit à l'envers sur le dépoli est en réalité le reflet de la vision intérieure du photographe. Pour moi, il est important de ne rien perdre. Dénaturer la vision est une faute. Une grande concentration est nécessaire. Photographier le mouvement statique est une gageure mais le mouvement est en réalité immobile.
L'utilisation de longs temps de pose permet « de déréaliser » le monde. Le constat ne m'intéresse pas. Bannir l'esprit du déjà-vu, rechercher le pas sur encore vu. Seul le mystère demeure. L'on plonge dans la poésie de l'étrange ; la photographie doit être interrogative et non affirmative. La suggestion plutôt que la démonstration. La vision doit prendre le dessus sur l'illustration.
Pour moi, le négatif est la partition, le tirage l'interprétation.
Je lie mon travail à l'écoute de la musique dite de chambre, quatuors à cordes, sonates diverses. La rigueur, l'essentiel et l'exigence, telle est la source.
Je fabrique mes propres produits chimiques ; un pour les ombres, un pour la lumière. J'utilise des papiers photographiques artisanaux afin d'obtenir les noirs les plus profonds, les gris les plus doux et les blancs les plus purs.
Je ne recherche pas la beauté mais le vrai. Chaque photographie est le résultat d'un long cheminement avec l'espoir d'en révéler la substance.
J'ai favorisé depuis des années ma relation intime à cette photographie qui me permet d'être meilleur et surtout d'être plus vivant.